Le « fou de Carthage », alias Kaïs Saïed, serait-il déjà mort ?

Le silence est parfois plus révélateur que les discours. Depuis plusieurs jours, l’absence remarquée du président tunisien Kaïs Saïed alimente une vague de spéculations sur son état de santé. Plusieurs médias, dont le quotidien italien Il Foglio, évoquent une grave urgence médicale ayant nécessité une hospitalisation à l’hôpital militaire de Tunis, après un accident vasculaire cérébral ou un infarctus. D’autres rumeurs vont jusqu’à annoncer son décès.

À ce stade, aucune autorité tunisienne n’a confirmé ni démenti officiellement ces informations. En l’absence de communication officielle, il est impossible d’établir la réalité des faits. En revanche, ce mutisme alimente les interrogations sur la transparence du pouvoir et sur la capacité des institutions tunisiennes à informer leur propre peuple. Car au-delà de l’état de santé d’un homme, c’est bien celui d’un régime qui est aujourd’hui au cœur des interrogations.

Depuis le 25 juillet 2021, date à laquelle Kaïs Saïed a suspendu le Parlement avant de gouverner par décrets, la Tunisie s’est progressivement éloignée des idéaux de la révolution de 2011. Présenté comme le défenseur du peuple contre les élites politiques, le chef de l’État a concentré entre ses mains l’essentiel des pouvoirs exécutifs, législatifs et, dans une large mesure, de l’appareil judiciaire.

Au fil des années, les contre-pouvoirs se sont affaiblis. Des magistrats ont été révoqués, des opposants emprisonnés, des journalistes poursuivis, des avocats intimidés et plusieurs figures politiques traduites devant les tribunaux dans des procédures dénoncées par des organisations internationales de défense des droits humains. La liberté d’expression, jadis symbole de la transition démocratique tunisienne, s’est progressivement réduite. Pendant que le pouvoir consolidait son emprise, la situation économique continuait de se dégrader.

L’inflation pèse lourdement sur les ménages. Le chômage, notamment chez les jeunes diplômés, demeure élevé. Les pénuries de médicaments et de produits essentiels reviennent régulièrement. Les finances publiques restent sous tension et les services publics souffrent d’un manque chronique de moyens. Le système de santé, autrefois considéré comme l’un des plus performants du Maghreb, traverse une crise profonde, marquée par des hôpitaux en difficulté et un personnel médical confronté à des conditions de travail de plus en plus éprouvantes. À cela s’ajoute une image internationale fragilisée par les critiques concernant les libertés publiques et la gestion de la question migratoire.

Dans ce contexte, l’absence prolongée du président pose inévitablement la question de la continuité de l’État. Lorsque l’ensemble du fonctionnement institutionnel repose sur une seule personne, la moindre incertitude concernant sa capacité à exercer ses fonctions devient un enjeu politique majeur.

Les Tunisiens ont le droit de connaître la vérité sur l’état de santé de leur chef de l’État. Ce droit à l’information n’est pas une faveur accordée par le pouvoir ; il constitue un principe élémentaire de transparence dans tout État respectueux de ses citoyens.

Si Kaïs Saïed est effectivement hospitalisé, ou décédé, les autorités doivent le dire. Si ces informations sont infondées, elles doivent également les démentir clairement. Le silence officiel nourrit les rumeurs, accroît les inquiétudes et affaiblit davantage la crédibilité des institutions.

Quelle que soit l’évolution de cette situation, une question demeure : l’avenir de la Tunisie peut-il continuer à dépendre du sort d’un seul homme ?

Abderrazzak Boussaid/Le7tv